Le col de Mouzoulès
Article de Jean BARRAL paru dans le Messager des Cévennes de Mai 1942

Le texte intégrale :

“Prêche au Désert cévenol

Le dimanche 19 Avril 1742, à l'aube, une foule de Huguenots, venus de toutes les localités avoisinantes, s'assemblait au lieu dit "Pleis-Hort", à proximité du Col de Mouzoulès qui sépare les deux vallées de Mars et d'Aumessas, près du Vigan. L'assemblée, présidée par Pomaret, prédicant consciencieux, ardent, téméraire même, se déroule comme à l'ordinaire sous la garde des sentinelles, dans l'oubli des choses du monde, dans la paix.

Le Pasteur vient de prononcer les prières liturgiques pour le roi et la maison royale, pour l'Etat, pour ses armées, lorsque, vers neuf heures, l'alerte est donnée. Un faux-frère, habitant du Cambon, a porté une dénonciation au marquis de Nogaret, commandant la compagnie de cavaliers qui tient garnison à Aumessas. Les dragons sont en route. Pomaret ne croit pas à l'attaque. Il entonne un psaume et les fidèles, déjà pris de panique, se regroupent. Le service continue par la lecture des saints livres et la prière. Nouveau psaume et voici le prêche.

Le prédicant parle avec flamme et avec autorité. Sa voix chaude fait battre les coeurs. On l'écoute avidement. Tout à coup, il est dix heures moins un quart environs, - seconde interruption. Un messager accourt en hâte. Il a cru entendre sur la vieille "draille" romaine qui longe le ruisseau du Caladon le martelage rapide des sabots de plusieurs chevaux qui gravissent la pente.

Les assistants se lèvent, ils vont fuir. Exalté, Pomaret les arrête encore. Il exhorte, il manace, "ordonnant - disent les vieillent pages - de donner des coups de bâtons sur le premier qui prendrait la fuite". Comment résister à pareil zèle ? Pour la deuxième fois l'assemblée se reforme et le fougueux prédicateur, emporté par l'inspiration qu'il ne veut pas lâcher, reprend le fil de son discours. Sans doute l'écoute-t'on maintenant d'une oreille plus distraite... Ses appels se font plus pressants, son témoignage plus vibrant encore si possible et, subjugués, les Huguenots pieux oublient à nouveaux que le danger se rapproche d'eux à chaque instant.

Soudain, une troisième sentinelle, bondissant par dessus les buissons, apparaît. "Fuyez, crie-t'elle, les cavaliers sont là !..."

Cette fois, Pomaret lui-même est convaincu. Il ordonne la retraite, encourage la promptitude. Il a saisi sa canne, relevé les pans de sa robe et, serrant sous son bras sa Bible et son psautier, il se précipite dans le ravin du Rat qui dévale vers la plaine. En un instant la place est nette. Les dragons qui débouchent sur le plateau se jettent sur les traces des fuyars, mais gênés par leurs montures, ils abandonnet la poursuite. Le prédicant et sauvé.

Cependant, quelques fidèles rattrapés ou tirés des taillis sont interrogés sur le champs. Ce sont : Pierre Brouilhet, de Campestret près d'Aumessas, Isaïe Combernoux, cardeur de laine d'Avèze, et sa femme, Isabeau Amat, agée de 45 ans. André Lieure, dit Goutès, tisserand de drap de Mars (NdW : de Bréau), 35 ans, et sa jeune femme Anne Falguière, de Bréau, âgée de 27 ans. Isabeau Plantier, 30 ans, feme d'un nommée Paul Bresson, muletier de Bréau. Jeanne Mahistre, femme de Pierre Randon, de Bréau. Magdelaine Galary, 60 ans, celle de Jean Nisolle cardeur de laine d'Avèze. Jeanne Bouguès, 58 ans, femme d'Etienne Navas cardeur de laine d'Avèze. Anne Treille, 30 ans, femme de Louis Peyre, travailleur de terre d'Avèze. Et enfin, Jeanne Valette, fille d'un tisserand de burate de Bréau, à peine âgée de 10 ans1

Conduits au Vigan puis à Montpellier, les prisonniers furent condamnés quelques semaines plus tard, les hommes aux galères, les femmes à être rasées et enfermées le reste de leurs jours à la Tour de Constance, Jeanne Valette à être retenue dans un couvent d'Anduze ou d'Alès. (NdW : Anduze)

Cependant, le faux-frère du Cambon, découvert, avait été mené à Pleis-Hort et forcé d'y creuser la tombe où il allait descendre. Le fanatisme a toujours engendré la barbarie!

Quant aux martyrs, ses victimes, les hommes périrent , dès l'année suivante (NdW : non en fait la même année), à huit jours d'intervalle (NdW : en fait quinze!) sous le fouet des comités ; les femmes vieillirent et moururent presque toutes, entre 1750 et 1768, dans la Tour d'Aigues-Morte.

Pourtant, en l'année 1758, soit dix ans avant que le sombre donjon ne cessât d'être une prison de femmes innocentes, une jeune fille de seize ans en sortait libre. C'était la fille d'un forçat défunt, favorite de Marie Durand et instruite par ses soins : la petite Catherine Lieure-Goutès2 qui en 1742, à 5 mois, avait suivi à la Tour sa mère, Anne Falguière, qui devait y mourir en 1760.

Le Dieu qu'adoraient les Huguenots, dans leurs prêches au Désert cévenol, est toujours tôt ou tard, le Dieu des libérations, des libérations spirituelles en tous cas plus douces encore que celles dela chair.

Jean BARRALLe 19 Avril 1942, trois cent cinquante protestants de la région viganaise, bravant la pluie et le vent, se retrouvent au Col de Mouzoulès pour commémorer l'assemblée surprise deux cent ans plus tôt à Pleis Hort. Ils peuvent bien endurer le mauvais temps, leurs pères ont souffert davantage !... Recueillis devant le modeste monument de granit qu'ils ont voulu édifier là, en un geste de piété filiale, à l'honneur de leurs ancêtres, ils écoutent.

Du désert cévenol - dont les bois et les rochers, les ravins et les torrents, les sentiers et les "mas" proclament à eux seuls, avec tant d'éloquence, la grandeur des martyrs huguenots - un appel monte à eux, l'appel renouvelé des anciens prêches qui exhortaient leurs pères à aimer et servier la patrie, mais à rester fidèles avant tout à la parole de Dieu, inébranlables dans leur foi et fervents dans leur culte, courageux dans l'adversité, inflexible dans les tourments de la persécution. Aujourd'hui, comme autrefois, -ils l'ont compris -, l'Esprit du Désert veut souffler. Il soufflera sur eux plus fort que les vents déjà violents de l'idolâtrie et du paganisme ! Alors, du Désert cévenol pourront jaillir encore les plus nobles accents, les accents renouvelés des psalmodies anciennes dont le rythme entraînant menait leurs pères héroïques aux victoires de la foi.

Jean Y. BARRAL

NB : Une carte postale illustrée, spécialement éditée pour couvrir les frais d'érection et d'inauguration du monument de Mouzoulès est en vente chez le pasteur de chaque Eglise du Consistoire du Vigan et au presbytère d'Avèze particulièrement. Les dons seront reçus avec reconnaissance.

J.Y.B. ( C. c. Montpellier 231-87) (NdW : un numéro de compte chèque ?)

(1) Une tradition orale ajoute encore le nom de Simon Cazalet, d'Avèze, qui aurait été pris aussi à cette assemblée et serait mort aux galères. (NdW : aucune trace de lui dans les actes de Jugement ni aucune des autres sources.)
(2) Ancètre du soussigné.”

Voici en bonus un autre document de la même époque : la carte postale commémorant le bicentenaire, celle qui est citée dans le NB de l'article...

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© Bernard Barral 2003-10